L’annonce de la création d’un conseil militaire yéménite présidé par le ministre saoudien de la Défense ravive la controverse sur la souveraineté
- 2026-01-11 06:00:46
Paris- L’annonce par le président yéménite Rashad Al-Alimi de la création d’un Conseil militaire yéménite, placé sous la présidence du ministre saoudien de la Défense Khalid ben Salman, a suscité une vive controverse politique et juridique au Yémen comme à l’international. Cette initiative est largement perçue comme une atteinte directe à la souveraineté yéménite et comme l’expression d’une emprise saoudienne accrue sur les décisions militaires et politiques du pays.
Contexte de l’annonce
Selon des sources politiques, cette décision s’inscrit dans des tentatives de réorganisation du paysage militaire et sécuritaire yéménite. Toutefois, confier la direction d’un organe qualifié de « yéménite » à un responsable étranger occupant une fonction souveraine dans un autre État soulève de sérieuses interrogations quant à la légitimité juridique, à la base constitutionnelle de la mesure, ainsi qu’à sa compatibilité avec la Déclaration de transfert de pouvoir ayant institué le Conseil de direction présidentielle.
Atteinte à la souveraineté ou réorganisation militaire ?
Les détracteurs estiment que cette décision constitue une reconnaissance explicite de la perte d’autonomie du Yémen en matière de décision militaire, marquant un passage du soutien et de l’alliance vers une gestion directe de l’extérieur. Selon cette lecture, il s’agirait d’une forme de tutelle politique et militaire, incompatible avec le principe selon lequel toute structure sécuritaire nationale doit rester sous un commandement exclusivement yéménite, même dans le cadre de partenariats régionaux.
Si certains tentent de justifier cette démarche par des impératifs de coordination et de soutien logistique dans un contexte de guerre complexe, ces arguments se heurtent à de fortes critiques en raison de la portée symbolique et juridique de la présidence confiée à un ministre étranger.
Un gouvernement en exil et une gestion depuis Riyad
Des observateurs soulignent que cette annonce ne peut être dissociée d’un cadre plus large, marqué par le fait que l’Arabie saoudite maintient le gouvernement yéménite hors du pays depuis plus de dix ans, tout en administrant depuis Riyad une partie essentielle de la scène politique et médiatique. Selon ces analyses, les chaînes de télévision officielles et l’agence de presse nationale sont de facto gérées depuis l’étranger, parallèlement à une mainmise sur la production, l’imposition et l’orientation des décisions officielles prises ces dernières années.
Ces politiques seraient avant tout destinées à servir les intérêts stratégiques majeurs de l’Arabie saoudite au Yémen, plutôt qu’à répondre aux besoins urgents de la population yéménite confrontée à une crise humanitaire et économique persistante.
Conséquences pour le Conseil de direction présidentielle
Pour plusieurs analystes, l’annonce équivaut à une dissolution indirecte du rôle du Conseil de direction présidentielle, par le transfert des compétences les plus sensibles militaires et sécuritaires en dehors de son cadre collégial. Un tel processus risquerait de réduire le Conseil à une instance symbolique et d’accentuer les divisions au sein du camp dit de la légitimité.
Les raisons de la colère saoudienne face aux mouvements du STC à Hadramout
Selon des sources bien informées, l’irritation saoudienne provoquée par le déploiement de forces affiliées au Conseil de transition du Sud dans le gouvernorat de Hadramout s’explique par plusieurs facteurs majeurs :
• Hadramout comme objectif stratégique : Hadramout est considérée comme une ambition stratégique historique pour Riyad et comme un accès potentiel à la mer d’Arabie. Les sources évoquent une volonté persistante d’exercer un contrôle direct sur cette région, notamment dans un contexte de faiblesse de la souveraineté yéménite et d’absence d’un gouvernement légitime opérant depuis l’intérieur du pays.
• Rejet de la feuille de route saoudienne : Les tensions se sont également accrues après le refus du STC d’adhérer à une feuille de route politique promue par l’Arabie saoudite depuis plusieurs années, laquelle aurait rencontré un désintérêt américain. En décembre 2025, l’Envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen a déclaré que cette feuille de route n’était plus adaptée à la réalité yéménite.
• Défi direct à l’hégémonie saoudienne : Ce rejet est interprété comme un défi frontal à l’hégémonie saoudienne. Des observateurs estiment que la dynamique actuelle tend vers une consolidation d’un contrôle total, après l’éviction officielle des Émirats arabes unis de la scène et la suspension du soutien logistique et militaire aux forces affiliées au STC dans le cadre de la coalition arabe. Pour beaucoup, cette coalition est désormais de facto dissoute, l’Arabie saoudite exerçant un contrôle quasi exclusif sur la scène politique et militaire yéménite à travers des acteurs yéménites maintenus à Riyad sous l’appellation de “légitimité yéménite”.
Dimensions historiques et politiques
Des critiques avancent enfin que ce que l’Arabie saoudite n’avait pas réussi à imposer en termes de domination et de tutelle avant la guerre contre les Houthis, elle semble aujourd’hui le mettre en œuvre par de nouveaux arrangements politiques et militaires. Certains qualifient ces évolutions d’inédites au XXIᵉ siècle au Moyen-Orient : une forme d’occupation saoudienne administrée par des intermédiaires yéménites, présentée sous couvert de légitimité, tandis que la direction dite légitime demeure politiquement confinée à Riyad et privée d’une autorité souveraine indépendante.

